Le Vieillard et ses Enfants

Jean de La Fontaine - Fable 4.18
17ème siècle



Toute puissance est faible, à moins que d’être unie :
Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie,
Si j’ajoute du mien à son invention,
C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
Pour moi, de tels pensers me seraient mal séants.
Mais venons à la fable, ou plutôt à l’histoire
De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.
Un vieillard près d’aller où la mort l’appelait :
Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble.
L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
Les rendit, en disant : Je le donne aux plus forts.
Un second lui succède, et se met en posture,
Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :
De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
Faibles gens, dit le père, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre.
On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort :
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde :
Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde.
Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
Enfin se sentant près de terminer ses jours,
Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères ;
Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant.
Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès :
D’abord notre trio s’en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare
Le sang les avait joints ; l’intérêt les sépare :
L’ambition, l’envie, avec les consultants,
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane :
Le juge sur cent points tour à tour les condamne ;
Créanciers et voisins reviennent aussitôt,
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter de ces dards unis et pris à part.


Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
Le Laboureur et ses Enfants par Anonyme, source: Livre Planude (1582)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
Le Vieillard et ses Enfants par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
Le Vieillard et ses Enfants par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
Le Vieillard et ses Enfants par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)

Autres versions de la fable


Esope - Les enfants désunis du laboureur
5ème siècle av J.-C.

Les enfants d'un laboureur vivaient en désaccord. Il avait beau les exhorter : ses paroles étaient impuissantes à les faire changer de sentiments ; aussi résolut-il de leur donner une leçon en action, Il leur dit de lui apporter un fagot de baguettes. Quand ils eurent exécuté son ordre, tout...
Autant la concorde est supérieure en force, autant la discorde est facile à vaincre.
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Babrius - Le laboureur et ses enfants
3ème siècle

Au temps jadis vivait un vieillard, père de nombreux enfants; voulant leur donner une dernière leçon, car il sentait approcher sa fin, il leur commanda d'aller chercher un faisceau de petites baguettes. L'un d'eux l'apporta. «Mes enfants, dit-il, voyez à présent si vous romprez ces baguettes...
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Planude - Le Laboureur et ses Enfants
14ème siècle

Un laboureur avait plusieurs enfants incessamment en désaccord entre eux et ne se souciant nullement de ses exhortations. Un jour, alors qu'ils étaient tous assis dans la maison, le père commanda qu'on lui apportât un faisceau de verges en présence de tous. Et alors, il vint admonester ses...
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Benserade - Fable 93
17ème siècle

Un Père à ses Enfants qui s’entremangeaient tous
Disait, Vous périrez avec votre divorce :
Ces verges brin à brin n’ont pas beaucoup de force,
...
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