Le Chat et le vieux Rat

Jean de La Fontaine - Fable 3.18
17ème siècle



J’ai lu, chez un conteur de fables,
Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des chats,
L’Attila, le fléau des rats,
Rendait ces derniers misérables ;
J’ai lu, dis-je, en certain auteur,
Que ce chat exterminateur,
Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
Les planches qu’on suspend sur un léger appui,
La mort aux rats, les souricières,
N’étaient que jeux au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières
Les souris étaient prisonnières,
Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,
Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
À de certains cordons se tenait par la patte.
Le peuple des souris croit que c’est châtiment,
Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage ;
Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement,
Se promettent de rire à son enterrement,
Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,
Puis rentrent dans leurs nids à rats,
Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête.
Mais voici bien une autre fête :
Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,
Attrape les plus paresseuses.
Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant :
C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
Vous viendrez toutes au logis.
Il prophétisait vrai : notre maître Mitis,
Pour la seconde fois, les trompe et les affine,
Blanchit sa robe et s’enfarine ;
Et, de la sorte déguisé,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce fut à lui bien avisé :
La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.
Un rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour ;
C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S’écria-t-il de loin au général des chats :
Je soupçonne dessous encor quelque machine :
Rien ne te sert d’être farine ;
Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas.
C’était bien dit à lui : j’approuve sa prudence :
Il était expérimenté,
Et savait que la méfiance
Est mère de la sûreté.


La méfiance est mère de la sûreté.

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
Le Chat et les Rats par Anonyme, source: Livre Planude (1582)
Francis Barlow - 1704
Le chat et les rats par Francis Barlow, source: Les fables d'Ésope et de plusieurs autres excellents mythologistes (1704)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
Le Chat et le vieux Rat par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
Le Chat et le vieux Rat par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
Le Chat et le vieux Rat par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)
Gustave Doré - 1867
Le Chat et le vieux Rat par Gustave Doré, source: Fables de La Fontaine avec les dessins de Gustave Doré (1867)

Autres versions de la fable


Esope - Le chat et les rats
5ème siècle av J.-C.

Une maison était infestée de rats. Un chat, l'ayant su, s'y rendit, et, les attrapant l'un après l'autre, il les mangeait. Or les rats, se voyant toujours pris, s'enfonçaient dans leurs trous. Ne pouvant plus les atteindre, le chat pensa qu'il fallait imaginer quelque ruse pour les en faire...
Les hommes sensés, quand ils ont éprouvé la méchanceté de certaines gens, ne se laissent plus tromper à leurs grimaces.
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Phèdre - La belette et les rats
1er siècle

Ceci te paraît peu sérieux, et, à la vérité, ma plume s'égaye lorsque je n'ai rien de mieux à faire; mais lis ces bagatelles avec attention, et tu verras combien d'utiles leçons elles renferment. Les choses ne sont pas toujours telles qu'elles paraissent. Le premier aspect trompe bien des gens,...
Les choses ne sont pas toujours telles qu'elles paraissent.
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Babrius - Le chat et le coq
3ème siècle

Un chat qui guettait des poules s'était suspendu, en guise de sac, aux clous du plancher de la maison; un coq, fin matois, au bec crochu, l'aperçut et se railla de lui: « Je connais les sacs, lui cria-t-il de sa voix perçante; j'en ai vu plus d'un, et ils n'avaient pas des dents de chat vivant. »
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Planude - Le Chat et les Rats
14ème siècle

Le Chat ayant senti qu'il y avait plusieurs Rats dans une maison, y entra, et maintenant il en prenait un, maintenant un autre ; et ainsi par succession de temps il en tua plusieurs. Or, quand les Rats virent que de jour en jour ils étaient mangés, ils s'assemblèrent tous en un lieu, et...
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Benserade - Fable 57
17ème siècle

Un Chat faisait le mort, et prit beaucoup de Rats,
Puis il s’enfarina pour déguiser sa mine :
Quand même tu serais le sac à la farine,
...
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