LE Cheual tres-richement bardé
'pompeufement accoutré d'vne felle
dorée,hanniffoit par les rues. En fon che-
min rencontra vn Afne chargé, qui lui
nuifoit & empechoit fa courfe. Lors tout
enflammé dire, & rongeant fon frain
plein d'écume,lui dift:lourde befte & pa-
reffeuſe, pourquoy fais tu empéchement
au Cheual? Recule toy d'ici,ou ie te fou-
leray aux pieds. Et de l'autre coté mon-
fieur l'Afne n'ofant ouurir la gueule
pour rechaner, fe recula & lui fit place
tout bellement. Or le Cheual employoit
toute fa force à courir,& fi vitement cou-
roit, qu'il creua en l'aine. Lors étant tout
inutile à la courſe & à la montre, fut dé-
pouillé de tous fes beaux ornemens, &
puis apres vendu à vn chartier. Le iour
enfuiuant l'Afne veid venir le Cheual
trainant fon chariot, Hau compagnon
(dift-il)quel bel acoutrement eft ceci:Ou
eft ta felle dorée ? Ou font ces belles bar-
des? Ou eft-ce mors tant reluifant? Ainf
failloit-il (mon ami) qu'il aduint à l'or-
gueilleux.
Le fens.
Plufieurs font tant efleuez en leur profpe-
rité qu'ilz s'oublient eux mefmes & toute
modeftie. Mais pour autant qu'ilz font arro-
gans en leurs bons iours volontiers ilz, en-
courent aduerfite, le voudroye que ceux qui
femblent eftre heureux, fuffent bien auifez: •
car fi la chance fetourne, ils congnoiftront
que ce aurd ete vn grand malheur d'auoir eté
heureux. Auecce, ce leur fera un plus grand
mal, qu'ils feront méprisez de ceux qu'ils ont
eu en mépris, & moquez de ceux qu'ils ont eu
en moquerie.