La Mouche et la Fourmi

Jean de La Fontaine - Fable 4.3
17ème siècle



La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.
Ô Jupiter ! dit la première,
Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits
D’une si terrible manière
Qu’un vil et rampant animal
À la fille de l’air ose se dire égal !
Je hante les palais, je m’assieds à ta table :
Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi ;
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
Mais, ma mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi,
D’un empereur, ou d’une belle ?
Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux :
Je me joue entre des cheveux ;
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C’est un ajustement des mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers ! — Avez-vous dit ?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu’on sert devant les dieux,
Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois et sur celle des ânes
Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ;
Et je sais que d’un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie ;
J’en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites ?
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?
Cessez donc de tenir un langage si vain :
N’ayez plus ces hautes pensées.
Les mouches de cour sont chassées ;
Les mouchards sont pendus : et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n’irai, par monts ni par vaux,
M’exposer au vent, à la pluie ;
Je vivrai sans mélancolie :
Le soin que j’aurai pris de soins m’exemptera.
Je vous enseignerai par là
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ;
Ni mon grenier ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller.

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
La Fourmi et la Mouche par Anonyme, source: Livre Planude (1582)
Francis Barlow - 1704
La fourmi et la mouche par Francis Barlow, source: Les fables d'Ésope et de plusieurs autres excellents mythologistes (1704)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
La Mouche et la Fourmi par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
La Mouche et la Fourmi par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)

Autres versions de la fable


Phèdre - La fourmi et la mouche
1er siècle

La Fourmi et la Mouche contestaient assez vivement de leur prix. La Mouche commença ainsi; « Peux-tu bien comparer ta position à la mienne? Dans les sacrifices, je goûte la première les entrailles des victimes; je m'arrête sur les autels, et je parcours tous les temples. Je me pose sur le front...
Un homme dont la vertu brille d'un solide éclat.
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Ademar - La Mouche et la Fourmi
11ème siècle

La mouche et la fourmi se disputaient pour savoir laquelle d'elles était la meilleure. La mouche parla en premier : "Peux-tu seulement nous comparer à nos éloges? Là où des évêques font le sacrifice, je goûte en première ; je m'assois sur la tête des rois ; j'embrasse les lèvres sucrées de...
Celui qui se loue lui-même est souvent réduit à rien.
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Planude - La Fourmi et la Mouche
14ème siècle

Il y avait un débat entre la Fourmi et la Mouche. La Mouche se disait noble, et l'autre vile. Elle volait (disait-elle) et l'autre rampait par terre. Elle conversait dans les palais des Rois, et l'autre était toute la journée cachée dans les cavernes. Elle se vantait de sa vie délicieuse, et...
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Benserade - Fable 32
17ème siècle

La Mouche qui n’est pas orgueilleuse à demi
Disait par vanité, Je suis noble, légère,
Et j’ai des traits piquants. Pour moi, dit la Fourmi,
...
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