L’œil du Maître

Jean de La Fontaine - Fable 4.21
17ème siècle



Un cerf s’étant sauvé dans une étable à bœufs,
Fut d’abord averti par eux
Qu’il cherchât un meilleur asile ;
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
Ce service vous peut quelque jour être utile,
Et vous n’en aurez point regret.
Les bœufs, à toute fin, promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,
Comme l’on faisait tous les jours :
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours,
L’intendant même ; et pas un d’aventure
N’aperçut ni cor, ni ramure,
Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable
Que, chacun retournant au travail de Cérès,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L’un des bœufs ruminant lui dit : Cela va bien ;
Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue :
Je crains fort pour toi sa venue ;
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
Qu’est-ce ci ? dit-il à son monde ;
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
Cette litière est vieille ; allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout il voit une autre tête
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas
Dont maint voisin s’éjouit d’être.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.
Quant à moi, j’y mettrais encor l’œil de l’amant.


Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.

Gravures et Illustrations

Francis Barlow - 1704
Le cerf et les bœufs par Francis Barlow, source: Les fables d'Ésope et de plusieurs autres excellents mythologistes (1704)
Jean-Baptiste Oudry - 1755
L’œil du Maître par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
L’œil du Maître par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)
Gustave Doré - 1867
L’œil du Maître par Gustave Doré, source: Fables de La Fontaine avec les dessins de Gustave Doré (1867)

Autres versions de la fable


Phèdre - Le cerf et les bœufs
1er siècle

Forcé dans les retraites profondes de la forêt, aveuglé par la crainte, un Cerf, pour fuir la mort qui le menaçait, gagna une ferme voisine, et se cacha dans une étable qui s'offrit à lui. Un Boeuf le vit et lui dit : « Malheureux! tu cours à ta perte, en cherchant un refuge sous le toit des...
Dans ses affaires, nul ne voit plus clair que le maître.
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Ademar - Le Cerf et les boeufs
11ème siècle

Afin d'échapper au bruit des chasseurs, un cerf se rendit près de la villa des chasseurs et se transporta dans leur étable. Il informa les bœufs de la raison pour laquelle il s'enfuyait. Et le bœuf dit : "Pourquoi, malheureux, as-tu voulu courir ici vers ta mort ? Tu t'abriterais mieux dans la...
Le maître a beaucoup de pouvoir pour voir tout et n'importe quoi, et ceux qui fuient ne sont pas sauvés par leur propre soin, mais par la chance."
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Romulus - Du cerf et du boeuf
11ème siècle

Le cerf, perturbé par le bruit des chasseurs, afin d'échapper à la mort, s'enfuit vers une ferme et, se joignant aux boeufs, entra avec eux dans une étable. On dit qu'un boeuf lui a dit: Pourquoi souhaites-tu, malheureux, venir ici pour mourir? La forêt te protégerait mieux, ou ta légère pattes...
Il est utile de fuir quand on ne peut pas se sauver par la lutte. Il est également bénéfique pour le maître de prendre soin de ses possessions et de faire preuve de diligence.
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