L'aigle et le hibou

Giovanni Verdizotti - Fable 19
16ème siècle



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L'aigle et le hibou s'unirent déjà en haute amitié
Ils jurèrent de ne jamais se faire de tort :
Et parmi les plus forts pactes inviolables,
Que le hibou proposait d'observer,
Il ajouta cette supplique,
Que l'aigle veuille avoir égard
À ses enfants s'ils croisaient sa route :
Pour qu'elle ne fasse pas d'erreur
Il lui donna le signe pour les reconnaître
Parmi les autres espèces d'oiseaux.
Le signe était que ceux, qui par leur beauté,
Leurs charmes, leur grâce et leur splendeur
Surpassaient largement les autres,
Elle devrait les croire ses enfants.
Ainsi l'aigle un jour se promenant
À travers l'espace vaste d'une vallée ombragée
Assaillie par la faim fut contrainte
De se nourrir : et comme celle à qui
Les pactes compris restaient toujours au cœur
De ne jamais offenser son compagnon ;
De nombreux oiseaux par vastes espaces retenaient
Ses serres acérées : et pourtant elle cherchait
À attraper ceux d'apparence la plus terne,
Quand du joug d'une énorme rocaille
Elle entendit hululer les enfants inédits de son nouveau compagnon
Presque encore duveteux dans leur nid rude.
Alors par leur chant horrible attirée
Elle courut vers eux : et les jugeant comme
Les plus laids qu'elle n'ait jamais vus,
Elle rassasia enfin son ventre affamé
Non sans peine pour la mère dégoûtée,
Qui de loin avec une grande peur la vit
Dévorer tout son misérable rejeton :
Alors en fuyant remplie de tourments
Elle raconta au mari l'horribles cas.
Lui, qui avec grand peine l'apprit,
Retourna peu après au nid mal surveillé
Pleurant abondamment l'injustice subie :
Et rencontrant en cours de route l'oisillon altier
Compagnon et nouvelle cause de son mal,
Qui revenait fier
Battant le vent avec ses puissantes ailes,
Il commença par des reproches amers
À se lamenter avec lui de son mal.
Ainsi l'aigle comprit avoir été entraînée
Dans l'erreur odieuse juste au moment
Où elle se croyait le plus éloignée,
Et seulement à cause du jugement faux
Du hibou, trompé par l'affection paternelle
À lui donner le faux signe de ses enfants ;
Elle fut grandement affligée : et s'excusa auprès de lui
De l'injustice qu'elle lui avait faite malgré elle.
Elle ajouta, que jamais à cause des paroles,
qu'il lui avait dites sur la grande beauté
de sa progéniture, elle n'aurait cru
l'opinion si loin de la vérité.
Alors lui, dolent et plein d'amère déception
Devait finalement souffrir la dure épreuve
S'éloignant d'elle triste et confus.
Ainsi parfois l'homme, qui par l'amour
De soi-même rendu entièrement aveugle
Estime ses choses plus qu'il ne le doit,
Est moqué quand il se croit le plus
Respecté au monde à cause d'eux :
Et se lamente à tort du jugement des autres,
Qui voit à juste titre contraire à lui.
La laideur plaît à elle-même.