VN peu de temps aprés Eſope delibe-
ra d'aller en Grece, & ayant fait fon
accord auec le Roy & prins congé de lui,
il partit de Babylone, fous cette promef-
fe toutes fois qu'ily retourneroit, & qu'il
y vferoit le refte de fa vie. Or aprés qu'il
eut paffé par les villes de Grece, & demo-
tré fon fauoir, il vint auffi en Delphos.
Les Delphiens l'ouïrent volontiers par-
ler:mais ils ne lui feitent honneur ne re-
uerence. Et regardant à eux, il leur dift:
Hommes Delphiens,il me viét en fanta-
fie de vous accomparer au bois lequel eft
porté par la mer:car en le voyant de loin
quand il eft agité des vagues, nous l'efti-
mons beaucoup:mais quand il eft prés de
nous il apparoit de petit pris. Et moy auf-
fi quãdi'eftoye loin de votre ville,ie vo
auoye en admiration comme dignes de
grade louage: mais depuis que fuis arri
ué ici, ie vous ay trouuez (fi ainfi il faut
dire)plus inutiles que to? les autres: par-
quoy i'ay été deceu. Les Delphiens oyas
ce propos, & craignans qu'Efope paffant
par les autresvilles,ne médift aucunemet
d'eux, delibererét de le tuer mefchámét.
Ils prindrent donc vne phiole d'Or au
temple d'Apollo,lequel étoit en leur vil-
le, & la mirét fecrettemét dedans la mal-
le d'Efope. Or Efope ignorant la confpi-
ration des Delphiés, fortant de leur ville
s'en alloit en Phocis. Mais les Delphiens
le fuïuirent, & l'attaingnirét,& le retenāt
le blamoyent du facrilege. Efope nioit
auoir comis aucu larci. Les autres fouil-
lás par force é fes malles & bouges,trou-
uerent la phiole d'Or, laquelle ils prin-
drent & montrerent à tous les citoyens
auec grand bruit & tumulte. Eſope donc
connoiffant leurs tromperies & mefcha
cetez, les pria qu'ils le laiffaffent aller.
Mais non feulement ils ne lui donnerent
congé, ains ils le mirent en prifon com-
me vn facrilege, ayans tous conclu en fa
mort par la voix d'vn chacun. Or Elope
voyant que par nulle fubtilité il ne pou-
uoit échaper de ce mal-heur, il fe plain-
gnoit foy-mefme étant affis en la prifon.
I'vn de fes amis lequel auoit no Damas,
vint à lui,& le voyant ainfi plaindre, lui
demanda la caufe de fa plainte. Et Efope
lui dift: Vne femme auoit nouuellement
enfeueli fon mari, & allant tous les iours
au tombeau,pleuroit. Or vn ruftique la-
bouroit prés de ce tombeau, & fut furpris
de lamour de cette féme:& delaiffant fes
boeufs s'en alla iufqu'au tobeau:& étát là
affis pleuroit auec la féme. La féme lui de
mada pourquoy il pleuroit ainfi. Pource,
dift-il, que i'ay perdu ma femme qui étoit
belle & honnefte:& aprés q l'auray pleu-
ré,ie feray releué de ma trifteffe. Et la fé-
me lui dift. 11 m'eft auenu femblablemet.
Et le païfant lui dift: Si to' deux fommes
tobez en femblable incouenient,qui em-
pefche que no' ne foyōs mariez
car ie t'aimeray come l'aimoye ma féme,
& tu m'aimeras come tu faifois ton mari.
La femme le croyant, ils s'accorderét en
femble. Et vn larron vint ce pendant, &
délia les Boeufs, & les chafla deuant foy.
Or le galland retourna, & aprés n'auoir
trouué fes Bœufs, comença à fe lamenter
& grandement plaindre. La femme vint
aprés,&le voyat ainfi pleurer, lui deman-
da: Pourquoi pleures tu encores? Il lui
dift: Maintenant ie pleure à bon efcient
Et moy auffi ayant échapé plufieurs dan-
gers, maintenant ie pleure à bon efcient
& fans faintife: carie ne voy, la deliuran-
ce de mon mal de lieu quelconque.