LEs Delphiens vindrent á Efope, & le
tirerent hors de prifon pour le mener
en quelque haut lieu pour le ietter d'ice-
lui en bas. Or il leur difoit ainfi Quand
les Beftes brutes parloient, le Rat deuint
amı de la Grenouille, & la conuia à fou-
per, & l'ayant menée au fellier d'vn riche
Home, ou il y auoit beaucoup de fortes
de viandes,lui dift: Mage mamie la Gre-
nouille. Apres qu'ils eurent fait grand
chere,la Grenouille auffi l'inuita à só Fe-
ftin. Mais ne te trauaille point (dift elle)
en nageant, i'attacheray bien ton pied au
mien d'vn delié fillet. Ceci faît elle fauta
en l'étang,& ce pendant qu'elle nageoit
entre deux eaux, le pauure Rat s'étouf-
foit,&en mourat il dift: Helas tu me fay
mourir,mais vn plus grad que toy me vé-
gera. Le pauure Rat ainfi mort nageoit
fur l'eau,& lors vn Aigle volat par là,lat-
trapa, & quand & quand elle attira à foy
la Grenouille qui étoit attachée au fillet:
& en cette forte elle les deuora to³ deux,
Etmoy auffi(dift Efope) ie fuis mené par
force à la mort, & fans raifon vous m'y
trainez:mais i'auray qui me vengera, car
Babilo & toute la Grece vous ferot cher
comparer ma mort. Toutesfois les Del-
phiens ne lui pardonnerent pas pourtant.
Or Efope fe retira au temple d'Apollo
pour illec eftre en feureté, mais iceux to?
courroucez l'en retirerent, & le menoiér
encore au lieu du fupplice. Efope doné
quand on le menoit, leur dift: écoutez
moy, hommes de Delphos, L'aigle pour-
fuiuoit le Lieure. Le pauure Lieure ne fa-
chant ou fe cacher, fe retira en la cauerne
de l'efcarbot, le priant qu'il le gardaft du
peril ou il étoit. Or l'efcarbot prioit l'Ai-
gle qu'elle ne tuaft point le pauure fup-
pliant,la priant de par le grãd Dieu Iupi-
ter qu'elle ne dédaignaft point fa petitef
fe:l'Aigle toute courroucée, frappant de
l'aile l'efcarbot, mit le Lieure en pieces
& le mangea. L'efcarbot irrité de l'iniure
qu'on lui auoit fait,s'en vola auec l'aigle,
pour fauoir le lieu ou étoit fon nid, & y
étát entré roula fes œufs du haut en bas,
& les caffa. L'aigle imputant ceci à grand
facherie côtre celui qui auroit entreprins
vn tel fait contre elle, fit fon nid en plus
haud lieu,& de rechefl'efcarbot y alla,&
ietta fes œufs. Parquoy l'Aigle dépour
ueuë de confeil,mota à Iupiter (car on la
dit eftre fous fa garde) & mit en fa fauuc
garde à fes genoux la troifiefme portée
de fes cenfz, les lui recomandant & fup-
pliant qu'il les gardaft. Mais l'efcarbot
ayant fait vne pillule de fiens, monta en
haut, & la mit au fein de Iupiter. Iupiter
fe leuat pour fecouer l'ordure, ayant mis
en oubli les ceufz de so Aigle les ietta en
bas & les caffa. Mais apres auoir feu de
T'efcarbot qu'il auoit fait cela pour fe vé-
ger de l'Aigle(car non feulement elle a-
uoit fait iniure à l'efcarbot, mais auffi el-
le ha commis méchanceté cotre Iupiter)
il parla ainfi à l'Aigle à fon retour: C'eft
l'efcarbot qui t'ha ainfi contriftée, & cer-
tes il ha fait iuftement. Iupiter donc ne
voulant point que la race des Aigles de-
faillift,il cofeilla à l'efcarbot qu'il fift so
appointement auec l'Aigle.l'Efcarbot ne
sy voulut accorder, parquoy Iupiter re-
mit la prouocatio des Aigles en vn autre
temps, que les Efcarbots ne fe montrent
point. Vous done Meffieurs de Delphos,
ne méprifez poít ce Dieu à qui ie me fuis
retiré, combien qu'il ait vn petit temple:
car il ne lairra pas les méchans impunis.
Les Delphiens ne fe foucians pas beau-
coup de ce que difoit Efope, le menoient
, droit à la mort. Efope voyant que nulle-
met il ne les pouuoit amolir, leur dift de
rechef: Homes cruels & meurtriers oyez.
Vn laboureur deuint vieil aux champs, &
pour ce q iamais il n'auoit veu la ville, il
prioit ceux de fa maifon qu'il la peuft
voir.Ses gens attellerent les afnes, & mi-
rent le pauure vieillard fur le chariot,&
le laifferét aller tout feul. En allant, l'aer
deuint obfcur à caufe des orages & de la
pluye,&ainfi par ces tenebres les afnes fe
foruoyerent du chemin, & allans deçà &
delà ietterét ce pauure home en vn foffé.
Lors en ce malencontre il difoit: Helas
Iupiter en quoy t'ay-ie offencé, que tant
miferablement ie fuis ici occis, & fingu-
lieremét que ie ne fuis point tué par che-
uaux courageux,ne par bos mulets, mais
par malheureux afnes? Et maintenat aufli
ie fuis femblablemét marri de ce que fuis
tué non pas par nobles gens & honora-
bles, mais par gens inutiles & méchans.
Etant pres d'eftre ietté en bas, il dift en-
core cette fable. Vn homme aimant fort
fa fille enuoya fa femme aux champs, &
étant feul auec fa fille, il la print à force.
La fille lui dift, mo pere tu fais mécham.
ment. I'aymerois beaucoup mieux eftre
deshonorée par plufieurs autres, que
toy qui m'as engendrée. Le di auffi ceci
maintenant contre vous (o méchans Del-
phiens)que iaymeroye mieux tomber en
tous les perils de la mer, aux gouffres &
détrois de l'Affrique, que mourir iniufte-
ment & fans caufe par vos maís. Ie mau-
dis donc votre pais, & appelle les dieux
en témoignage que ie meurs contre tou-
teiuftice & equité, lefquelz m'exaucerot
& vengeront. Ils le mirent donc fur le
coupet d'vne roche, & le ietterét du haut
en bas. Or vn peu de temps apres, étans
affligez de pefte, ils feurent par diuine
réponce qu'il faillot que reparation fuft
faite de la mort d'Efope. Lefquelz fe fen-
tans coupables, & fachans qu'iniufte-
ment il auoit eté tué, lui efleuerent vne,
pyramide. Et les principaux de Grece, &
tous gens fauans quand ils entendirent
ce qu'on auoit fait à Efope, allerent en
Delphos, & s'étans enquis de ceux qui
étoient caufe de la mort d'Efope, ils en
firent eux mefmes la vengeance.