Ee Premanda
Sope appella tous les coifeleurs, &
leur commanda de prendre quatre
pouffins d'Aigles Or il les eut, & les
nourrit (come on it) & les inftruifit (à
* quoy toutes-fois no n'adioutos pas grā
de foy) & les aprint de porter, en volant
bien haut,des enfans dedans des corbeil-
les pēduës en leur col,& les duifoit à cet-
te obeïffance,en forte qu'ils volaffent ou
les garfons voudroyent aller, ou en l'aer
bien haut, ou en bas en terre. Aprés que
l'yuer fut paffé, & que le prin-temps co-
mençoit à rire, Efope apréta tout ce qui
- étoit neceffaire pour votel voyage, &
print les garfons & les Aigles, & s'en alla
en Egypte étonnant & mettant en diuer-
fes pensées tout le monde par vn tel fpe-
ctacle. Incontinent que le Roy des Egy-
ptiens entendit qu'Efope étoit arriué, il
dift à fes amis, le fuis trompé:car i'auoys
oui dire qu'Efope et mort. Le lende
main Nectenabo commanda que fes co-
feilliers fuffent tous vétus de robbes bla-
ches:& lui feroit vétu d'vne robbe rou-
ge,& auroit en fa tefte vne couronne de
pierres precieufes. Et étant affis en fon
fiege royal il feit entrer Efope, & en en-
trant lui demanda A qui me compares-tu
Efope,& ceux qui font auec moy? Et Efo-
pe dift. Ie te compare au foleil du prin-
temps, & ceux qui font à l'entour de toy
aux épis meurs. Le Roy l'ayant en admi-
ration lui offrit de grans dons. Or le len-
demain le Roy étant au contraire vétu
d'vne robbe blanche, en feit prendre de
rouges à fes amis, & feit entrer de rechef
Efope,& lui demanda: Qui te femble-ie,
& ceux qui font auec moy? le te compare
au Soleil(dift Efope) & ceux qui font au-
prés de toy aux rayons du Soleil. Et Ne-
tenabo lui dift: Ie ne prife rien Lycerus
au pris de moy. Et Efope fouriant dift:Ne
parle point ainfi legerement de Lycerus
(ô Roy) car fi tu compares ton regne à
ron peuple,il reluira come le Soleil: mais
fi tu le viés comparer à Lycerus,il ne s'en
faudra rien que cette lueur ne foyent pu-
res tenebres. Nectenabo étonné de cette
réponſe tát bien faite à propos lui demã-
da: Nous as-tu amené des maffons pour
batir la tour: Efope lui dift: Ils font preſts
moyennat que tu montres le lieu. Le Roy
fortit hors de la ville, & vint en la capa-
gne,& lui montra vn lieu copaffé. Efope
doc amena aux quatre coins de ce lieu,le-
quel luy auoit été montré les quatre Ai-
gles,auec les quatre iouuenceaux pendus
aux corbeilles:& aprés qu'il eut donné en
main à chacu fon inftrumét de maffon,il
commanda aux Aigles de s'enuoller. Or
les copagnons étans bien haut, comence-
rét à crier: Donez no' des pierres, Dõnez,
nous de la chaux, Donez nous du bois,&
toutes autres chofes propres pour batir.
Nectenabo voyant ces ruftres monter en
haut par le moyen des Aigles, dift: D'ou
nous font venus ces homes volans? Et E-
fope lui dift: Lycerus en ha de tels. Et toy
iaçoit que tu fois homme, tu te veux co-
parer à vn Roy femblable aux Dieux.
Nectenabo lui dift: Efope, ie fuis vaincu.
Or ie te veux interroguer,& tu me répo-
dras, I'ay ici (dift-il) des iumens lefquel-\
les quand elles ont ouï hénir les cheuaux
qui font en Babylone, elles conçoiuent
tout incontinet. Si tu has quelque doctri-
ne pour répondre, motre la maintenant.
Efope lui dift: Sire, ie te répondray de-
main. Etant donc de retour en fon hoftel-
lerie,il feit prendre vn chat par les valets
du logis,& le mener par toute la ville pur
bliquement, & le batre en allant. Les E-
gyptiens qui auoyent cette befte en reue-
éce, la voyas ainfi mal mener, ils accou-
rurent tous,& arracherent le pauure Chat
des mains de ceux qui le battoyét, & rap-
porterent au Roy vitement ce qui auoit
été fait.Le Roy appella Efope, & lui dift:
Ne fauois tu pas que nous auons le Chat
en reuerence comme notre Dieu ? pour-
quoy donc as tu fait ceci? Efope lui dift:
Sire Nectenabo,ce Chat la nuit paffée ha
fait domage au Roy Lycerus:car il lui ha
tué fon Coq,qui étoit apre au combat, &
magnanime, & lui fonnait & chantoit les
heures de la nuit. Le Roy lui dift: N'has
tu point honte de mentir? Coment eftil
poffible que le Chat en vne nuit foit allé
d'Egypte en Babylone: Lors Efope fe fou
riant lui dift: Et coment, fire, peuuent co-
ceuoir les ieumés d'Egypte en oyant
hen-
nir les cheuaux de Babylone? Le Roy ce-
ci entendu eftima grandement la pruden-
ce d'Efope. Puis aprés le Roy feit venir
de la ville d'Heliopolis homes expers en
queftions fophiftiques,& leur parlant de
la viuacité d'Efope,les inuita en vn ban-
quet, auquel fe deuoit trouuer Efope. A-
prés qu'ils furent affis a table, I'vn de ces
Heliopolitains dift à Efope: Ie fuis en-
uoyé de par mo Dieu pour te de mader la
folutio d'vne queftio. Efope lui dift: Tu
mens:car Dieu n'ha befoin de s'enquerir
& apprendre d'vn home. Or no feulemét
t'accufes toy-mefme,mais auffi ton Dieu.
Vn autre lui dift: Il y ha vn grand Téple,
& en icelui vn pillier contenat douze vil
Ies, & chacune d'icelles eft foutenue de
tréte poutres,lefquelles deux femmes en-
uironnent. Lors Efope dift: I es enfans de
notre pais foudrot bié cette queftion. Le
Téple,c'eft ce monde. Le pillier,c'eft l'an.
Les villes font les mois. Et les poutres,
font les iours des mois. Le iour & la nuit,
font les deux femmes, lefquelles fucce-
dét l'vne à l'autre. Le lendemain Nectena
bo appella fes amis, & leur dift: Cet Efo-
pe fera caufe que nous deurons le tribut
au Roy Lycerus. Et l'vn d'entr'eux dift:
Nous luy propoferons des queftions lef
quelles no-mefmes n'auosiamais fceuës,
ny ouïes. Et Efope leur dift: Ie vous feray
demain réponce fur ceci. Il s'en alla donc,
& feit vn petit écrit,auquel étoit cōtenu:
Nectenabo cófeffe deuoir à Lycerus mil-
le Talens, & retournant le lendemain, il
bailla cet écrit au Roy. Or auant que le
Roy ouurift le rollet, tous fes amis lui
dirent: Et nous fauos ceei & l'auons oui,
& vrayement nous le fauons. Et Efope
leur dift: Ie vous remercie de ce que vous
accordez la debte. Or quand le Roy Ne-
tenabo eut ouï la confeffion de la debte,
il dift à fes gens: Ie ne doy rien, & toutes
fois vous tefmoignez tous contre moy.
Les autres changeans d'opinion, dirent:
Nous n'en fauons rien,ne nous n'en auõs:
ouï parler. Lors Efope dift: S'il eft ainfi,
vous auez la refolution de votre queftio.
Adonc Nectenabo s'ébaïffant, dift: Le
Roy Lycerus eft heureux d'auoir vn per-
fonnage fi fauant en fon royaume. Par-
quoy il deliura les tributs accordez à E-
fope,& le renuoya en paix. Efope retour-
né en Babylone raconta au Roy Lycerus
tout ce qu'il auoit fait en Egypte, & lui
donna le tribut que Nectenabo lui en-
uoyoit. Lycerus pour recompefe feit éle-
uer vne ftatue d'Or à Eſope.