LE Rat de ville fe voulut aller ébatre-
aux champs. Le Rat villageois le ren-
contra,il l'inuita à foupper, il lui apprefte
le banquet, puis aprés ilz vont foupper.
Le villageois mit en auant tout ce qu'il
auoit amaffé pour fon yuer,& vuide tour-
te fa prouifion, à fin qu'il réceut magnifi-
quement vn fi grand hofte. Toutes-fois
le Rat de ville fe refrongnat,fe plaignoit
de la pauureté des villages, & auec ce
louoit l'abondance des villes. Il ramena
donc auec foy le Rat villageois en la vil-
le,à fin qu'il éprouuaft de fait ce de quoy
il s'eftoit vanté de parolles. Ilz viennét à
banqueter,& commencent à fe bien trait-
ter de ce que celuy de ville auoit excel-
lemment appareillé. Ce pendat qu'ils fai-
foyent grande chere, ilz ouyrent le bruit
de la clef en la ferrure. Alors ilz trem-
bloyent & regardoyent le lieu ou ilz fe
cacheroyent. Le villageois n'ayant expe-
rimenté telle frayeur, & ne fachant les a-
dreffes du lieu,à grand peine trouua il fa
feureté. Quand le valet s'en fut allé le
Rat de ville rétourne à table, & appelle
fon compagno. Le craintifvillageois fail-
lit finalement dehors,non pas bien affeu-
ré. Il demande à fon hofte fi ce peril aue-
noit fouuent. L'autre lui répondit, que
tous les iours il eft en ce danger, pourtant
(dift-il) il ne s'en faut foucier. Tous les
iours dift le villageois. Certes ton ban-
quet ha plus de fiel que de miel. Parle
Dieu des foutis,i'ayme mieux ma pauure
té auec affeurance, que ton abondance
auec vn tel chagrin & foucy.
Le fens.
Les richeffes ont quelque apparence de vo
lupté: mais fitu regardes infques au fons elles
ont des perilz & amertumes. Il y eut vn hom-
me nommé Eutrapeles, lequel quand il vouloit
bien nøyre à fes ennemis, ills faifoit riches,di-
fant qu'il fe vengeoit d'eux en cette forte,d'au-
tant qu'auec leurs richeffes iz receueroyent va
grand fardeau de folicitudes.