Eluy qui auoit la charge de la me-
tayrie,lequel auoit nom Zenas, vint
pour voir comme les laboureurs fe por-
toyent en leur befongne, & entre atitres
il en aduifa vn qui ne trauailloit pas aſsés
diligemment à fon gré, pource il com
à le frapper. Efope voyant cela,
luy dit:Maitre,pourquoy frappes tu fans
caufe ceft homme icy qui ne t'ha point
fait de tort? & potur neant nous charges
de coups tous les jours? le rapporteray
tout ceci à noftre Seigneur. Zenas oyant
dire ceci à Efope s'eftonna grandement,
& dit à part foy: Si Eſope commence à
parler le premier, ce ne me fera point de
proufit:parquoy ie le preuiédray, & l'ac-
cuferay enuers mon Seigneur auant que
luy mefme m'accufe, & auant qu'il me
mette hors de fa recepte: Incontinãtil fe
transporta en la ville vers fon Seigneur.
Au demeurant eftant tout troublé, Dieu
te garde(dift-il) mon maître. L'autre luy
dit: Pourquoy es tu tất troublé? Lors Ze-
nas dit: Il eft aduenu vné merueilleufe
chofe en ta maifon aux chaps.Comét(dit
le Seigneur) quelque Arbre ha il porté
fon fruit auant le temps ou y ha il quel-
que befte qui ait conceu contre nature?
Zenas luy dit. Non pas: mais Eſope qui
parauant eftoit muet, maintenant com-
mence à parler. Ainfi te puiffe-il aduenir
(dit le Seigneur) qui as eftimé cefte cho-
fe monftrueufe: A quoy Zenas refpondit:
Ainfi foit-il, car ie fuis content de taire
les iniures qu'il m'a dites: mais c'eft vne
chofe intolerable des outrages qu'il dit
contre toy & les Dieux. Lors le Seigneur
tout courroucé dift:Zenas, ie mets Eſope
en ta puiffance, vendle, done le,fay tout
ce que tu voudras de luy. Or quand Ze-
nas eut Efope en fa puiffance,& qu'il luy
eut rapporté le droit qu'il auoit fur luy,
Eſope luy dit: Fay tout ce qu'il te plaira.
Sur ces entrefaites paffa par là vn mar-
chant qui vouloit acheter du Beftail, &
pour cefte caufe tournoit-il par le village
& demandoit à Zenas s'il auoit quelque
befte à vendre, Ie n'ay point de charge
(dit Zenas) de vendre aucune Befte. I'ay
bien vn efclaue mafle, le voyci, regarde fi
tu le veux acheter. Le marchat pria qu'o
lui montraft la dérée, parquoy Zenas feit
venir Efope, que quand le marchad l'eut
aduifé, il commença à rire démesurémét.
Ou as tu prins (dit-il) ce pot? Eft-ce vn
tronc d'Arbre,ou yn Homme? Sil ne par-
loit, il me fembleroit proprement vne
cruche cnflée, Pourquoy m'as tu de-
tourbé pour voir ce bel oifeau? Ceci dit,
il pourfuiuoit fon chemin: Mais Efope le
fuiuoit, difant: Demeure Seigneur. Le
marchad fe retourne,& luy dit: Vate di-
ci chien contrefait. Lors Efope lui répō-
dit; Di moy pourquoy tu es ici venu? A
quoy dit le marchand: Pourquoy, malė-
tru? le fuis venu pour acheter quelque
chofe de bon. Mais ie n'ay que faire de
toy, pour autat que tu es du tout inutile,
Aleftri & fené. Efope lui dir: Achete moy
que fi tu me veux croire, ie te peux aider
grandement. En quelle forte me pourras
tu feruir (dit le marchand) veu que tu es
odieux à tout le monde ? Efope dit: N'as
tu point en ta maifon des enfansrioteux
ou pleurans? Fay que ie foye leur peda
gogue, & ils auront peur de moy comme
d'vn faux vifage. Le marchand donc fe
fouriant dit à Zenas:Beau vaiffeau, com-
bien vends tu ce mal'encontre? Trois O-
boles,dit Zenas. Et quant & quat le mar-
chand lui paya trois Oboles, difant: Ie
n'ay rien dépendu, ie n'ay rien acheté
auffi. Or quand ils eurent longuement
cheminé, & furent venus en fa maifon,
deux petits enfans lefquels tettoyent.en-
core,furent tous étonnez & troublez, &
commencerent à crier. Lors Efope dit au
marchand: Tu as l'acompliffement de ma
promeffe.Le marchand en riant entra en
fa maifon,& lui dit: Salüe tes copagnons.
Apres qu'il fut entré & qu'il eut donné le
bon iour à fes compagnons, les autres le
regardans difoyent entr'eux: Quel mal-
heur eft aduenu à notre maitre, qu'il ayt
acheté vn feruiteur tant laid & diffor-
me? Mais il femblé proprement aduis
qu'il l'ait acheté pour feruir de batellerie
en fá maiſon.