VN peu de temps apres il
temps aprés que le mar-
chand fut de retour en fa maiſon,
commanda à fes feruiteurs de mettre en
ordre plufieurs marchadifes,& qu'ils s'a-
pretaflent pour aller dehors, difant qu'il
vouloit partir le lendemain pour aller en
Afie. Iceux, donc diftribuoyent à vn cha-
eun fon fardeau. Et Efope pricit qu'on
lui donnaft le plus leiger, comme à celui
qui étoit nouuellement acheté, & no en-
core bien duit & exercité en tels feruices.
Les autres remeirent à fa difcretion qu'il
portaft quelque chofe, ou nó. Efope tou-
tes fois ne vouloit point eſtre ſeul inuti-
le,& n'eftimoit point eftre chofe raifon-
nable que les autres trauaillaffent, & luy
feul fut fans faire feruice à fon maitre.
Lors fes copagnons permirent qu'il por-
taft telle charge qu'il voudroit. Aprés
qu'il eut regardé çà & là, & qu'il eut à-
mafsé plusieurs vafes, facs, balles, & pa-
niers, il voulut eftre chargé d'vn panier
plein de pain, lequel deux deuoyent por-
ter. Ses compagnons commencerent à fe
moquer de lui,difans qu'il n'y auoit rien
plus fot que ce malotru, lequel iaçoit
qu'il eut requis la charge la plus legiere,
neantmoins il eut choifi la plus pefante.
Toutes-fois pour lui complaire, ils lui
meirent le panier fur les épaules: Efope
ayant le dos bien chargés ébranloit deçà
& delà. Le marchand le regardant s'eba-
hit,& dift Efopé ha defia gaigné fon ar-
gent, puis qu'il eft fi prompt au trauail:
car il ha porté la charge d'vn Cheual. Or
apres qu'ils furent arriuez au logis pour
difner, & qu'on eut comandé à Efope de
diftribuer à vn chacun fa portio du pain,
& que plufieurs en eurent beaucoup mã-
gé,fon panier demeura à demi vuide. Par-
quoy étant aucunement déchargé de fon
fardeau, il marchoit apres difner plus
gayement. Semblablement au lieu ou ils
fouperent il diftribua des pains aux au-
tres,par ainfi fon panier demeura du tout
vuide, lequel il chargea aiſément furſes
épaules: & par ce moyen il alloit le pre-
mier deuant tous,en forté que ces compa-
gnons qui auoyent apperceu qu'il mar
choit deuant, doubtoyent fi Efope étoit
point pourri ou non, ou que ce fut vn
autre. Et aprés qu'ils eurent congneu que.
c'étoit lui mefme,ils s'émerueilloyét có-
ment vn homme de fi petite valeur auoit
plus fagement fait qu'eux tous, pour ce
qu'il auoit voulu porter les pains, d'au-
tant qu'il fauoit que facilement & auant
toutes chofes ils feroyent dépendus: ce
pendant les autres portoyent les balles &
autre mefnage qui n'étoit point de natu-
re pour étre fi toft dépendu.