E Marchand étant arriué à Ephefe,
vendit plufieurs autres feruiteurs a-
ucc grand proufit. Or il ne lui en demeu-
ra plus que trois, à fauoir,le Grammai-
L vendit autors dé à
rien,le Chantre,& Efope. Aprés que l'vn
de fes amis lui eut confeillé de nauiger
iufques en Samos, il lui perfuada d'y al-
ler:car il fauoit que là il vendroit mieux
fes efclaues. Quand le marchand fut arri-
ué en Samos,il feit habiller le Grammai-
rié & le Chantre de robbes neuues: & en
cette forte les meit é foire.Mais pour au-
tant qu'en nulle faço il ne pouuoit acou-
trer Efope, par ce qu'il étoit cotrefait de
tous cótez, il lui fit vne robbe d'vn fac, &
Fayant ainfi reparé le meit au milieu des
deux autres: affin que ceux qui le ver-
royent s'étonnaffent, difans: D'ou vient
cette abominatio laquelle obfcurcit ainfi
les autres? Or combien qu'Efope fut-mo-
qué de plufieurs, il les regardoir toutef
fois fierement & affeurément. En ce téps
là Xãthus le Philofophe habitoit en Sa-
mos,lequel fur ces entre faictes furuint au
marché, & voyant ces deux garçons bien
habillez,& Efope étant au milieu d'eux,
s'efmerueilla del inuention du marchad:
car il auoit mis le laid au milieu, afin que
par la demontrance de celui qui étoit di-
forme,les deux autres ieunes garçōs fem-
blaffent plus beaux qu'ils n'étoyent. Et
s'approchant de plus piés, demanda au
Chantre de quel païs il étoit, lequel lui
répondit qu'il eftoit Cappadocien. Lors
Xanthus dit: Que fais tu donc faire ? Le
Chantre lui dit: Toutes chofes. A quoy
commença à rire Efope. Or les difciples
qui étoyent auec Xanthus quand ils le
veirent rire,& montrer fes dents, ils pen
ferent incontinent que ce fut vn moltre.
Et l'vn d'entr'eux dit: Certes il eft rom-
pu, il ha des dents. L'autre demandoit
pourquoy il rioit. L'autre difoit qu'il
n'auoit point ri: mais qu'il s'etoit ainfi
refrongné. Et quand vn chacun vouloit
fauoir pourquoy il auoit ris, I'vn s'appro-
chant dit à Efope: Pour quelle cauſe as
tu ri? Efope répondit: Recule toy d'ici;
Brebis de mer. L'autre tout confus pour
cette parole ſe retira viſtement. Puis a
prés Xanthus demanda au Marchand de
quel pris étoit le Chantre, lequel quand
il eut entendu qu'il lui couteroit mille
Oboles,étonné de fi grand pris, s'en alla
à l'autre.Mais auffi aprés que ce Philofo-
phe l'eut interrogué de quel païs il étoit,
& il eut entendu qu'il étoit de Lydie, &
qu'il lui eut encore demande, Que fais
tu donc faire ? & que l'autre femblable-
ment lui eut répondu, Toutes choſes:
Efope de recheffe print à rire. Parquoy
I'vn des écoliers vouloit fauoir pour-
quoy il rioit ainfi à tous propos. Auquel
vn autre de fes copagnons dit:Si tu veux
étre appellé Bonc marin, va l'interro-
guer.Or Xanthus demanda de rechef au
Marchand de quel pris étoit le Gram-
merien. Il te coutera trois mille Oboles,
dit le Marchand. Le Philofophe fut faf
ché d'vn fi grand pris, parquoy larffant
là le Marchand il s'en alloit.Ses écoliers
lui demanderent fi ces feruiteurs ne lui
venoyent point à plaifir. Ouy bien (dit
il) mais ie nai pas deliberé d'acheter fer-
uiteurs tat precicux. L'vn d'entre eux lui
dit: Puis qu'ainfi eft, il n'y ha nulle loy
qui te deffende d'acheter le difforme: car
auffi bien feruira il que les autres. Et d'a-
uantage nous payerons fon pris. A quoy
répondit Xanthus: Ce feroit vne moque-
rie que vous païffiez le pris,& que l'ache-
quevous
taffe la marchandife. Auec ce ma femme
qui defire d'etre propre & nette, ne pren-
droit à gré le feruice d'vn feruiteur fi
laid & mal propre. Et les écoliers lui di-
rét: La fentence est toute manifefte.& eui
dente laquelle dit, qu'on ne doit obcïrà
femme. Le Philofophe dit: Effayons pre-
mierement s'il fçait quelque chofe, affin
que l'argent ne foit perdu. S'approchant
donc d'Efope, Bien te foit, dit il, éiouy
toy. Efopedit: Comment, étois-ie marri?
Et Xanthus dit: Ie te falue. Ie te falüe auf
fi,dit Efope. Lors le Philofophe auec fes
difciples étonné de cette foudaine reſpo
ce, lui demanda: Qui es tu: le fuis noir,
dit Efope. Xanthus dit: Ie ne demande
pas ce la: mais d'ou tu es né. Du ventre de
ma mere,dit Efope. Et Xanthus dit:lene
di pas cela: mais enquel lieu tu nafquis?
Ma merefdit Efope) nem'ha pas declaré
fi elle me fit en lieu haut ou bas. Le Phi-
lofophe lui demande: Mais que fais tu
faire? Rien, dit Efope Coment, dit Xan-
thus? Par ce que mes compagnons ( dit
Efope(ont dit qu'ils fauoyent tout, & ils
ne m'ont rien laiffé de refte. Les écoliers
Premans, grand plaifir en ceci. Par la diui-
ne providence (dirent-ils ) il ha tresdien
répondu:car il n'y ha nul homme qui fa-
che toutes chofes, & pour cette cauſe il
hari. De rechef Xanthus lui demanda:
Veux tu que ie t'achete? Et Efope lui dit:
Tu n'as que faire de mon confeil en ceci.
Fay lequel te femblera le meilleur, ou de
m'acheter ou non. Nul ne fait rien par
force. Ceci gift en ta volonté : que fi tu
veux ouurir la porte de ta bourfe, conte
argent:finon, ne brocarde plus. Adonc
les écoliers dirét entre eux,Par les Dieux
il ha vaincu notre maitre. Puis apres Xä-
thus lui dit:Quant ie t'auray acheté, t'en
voudras tu fuir?Efope riant réfpondit: Si
ie veux fuir,ie ne t'en demanderay nulle-
ment confeil, comme tantoſt tu n'auois
faire du mien. Et Xanthus dit: Tu dis
que
bien, mais tu es laid. A quoy répōdit Eſo-
pe:O Philofophe, il faut confiderer l'ef
prit,& non la face. Lors Xanthus vint au
Marchand, & lui dit: Combien vends t
cetui ci? Le Marchand répondit: Tu n'es
ici que pour déprifer ma marchandiſe:
car tu as laiffé ces deux garçons qui
conuenoyent bien à vn tel homme que
tu es, pour choifir ce boffu & contre fait.
Achete l'vn de ceux ci, & tu auras cettui
ci par deffus. Et Xanthus dit:Ic a'e yeux
point d'autre que cettui ci. Le Marchant
donc dit: Pren le pour foixante Oboles.
Alors les écoliers incontinent deliurent
les deniers: & Xãthus en fut le feigneur.
Les peageurs aprés auoir fceu cette véte
etoyent là prefents tous courroucez, de-
mandãs qui étoit le vendeur & qui étoit
l'acheteur. Mais pour autant qu'vn cha-
cun auoit hote de fe declarer pour la pe-
titeffe du pris, Efope étant au milieu,s'e-
cria: C'eft moy qui ay été vendu, cettui ci
eft l'acheteur, & cettui-la eft le vendeur
que fi tous deux fe taifent,ie demeureray
affranchi. Les peageurs furent bien ai-
fes, & donerent le peage à Xanthus: puis
s'en allerent.