Ésope et les figues

Maxime Planude - Fable 1.3
14ème siècle



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Or, le seigneur, parce qu'il le pensait inutile à toute besogne domestique, l'envoya travailler aux champs. Ésope arrivé au lieu, besognait diligemment. Et son seigneur s'advisa un jour d'aller à la métairie pour voir l'œuvre de son nouveau serviteur. Sur ces entrefaites, un laboureur lui fit présent de belles et grosses figues. Le seigneur prenant grand plaisir en la beauté de ce fruit, les donna à garder à l'un de ses valets nommé Agathopus, jusqu'à ce qu'il retournerait des étuves.
Or, comme ainsi fut qu'Ésope fut entré dans la maison pour quelque nécessité, Agathopus, ayant trouvé son opportunité, donna tel conseil à l'un de ses compagnons :
"Hé compagnon, remplissons nos ventres de ces figues ; et si notre maître les demande, nous témoignerons tous les deux contre Ésope que lui est entré dans la maison, et qu'il a mangé les figues secrètement. Et sur cette vérité qu'il est entré dans la maison, nous trouverons beaucoup de mensonges ; car un seul ne pourra rien contre deux, notamment qu'il n'osera murmurer, parce qu'il n'a pas de preuves."
Quand ils eurent ainsi conclu, ils commencèrent à manger les figues, et en les mangeant disaient à chaque morceau : malheur sur toi, malheureux Ésope.
Or, après que leur Seigneur fut revenu des étuves et qu'il eut demandé ses figues, et qu'on lui eut dit qu'Ésope les avait mangées, il commença à se courroucer et commanda qu'on lui fit venir Ésope. Auquel, quand fut arrivé, dit :
"Vilain, misérable homme, m'as-tu si peu estimé que tu sois entré dans mon cellier et que tu aies mangé mes figues, lesquelles je faisais garder pour moi ?"
Alors le pauvre écoutait et entendait, mais à cause qu'il ne pouvait pas parler à son aise, il ne répondit nullement. Alors les accusateurs pressaient et sollicitaient leur Seigneur, et qu'ils allaient être battus, il se jeta aux pieds de son maître et le pria qu'il eût un peu de patience.
Après qu'il fut secouru et qu'il eut apporté de l'eau tiède, il la but, et mettant les doigts dans sa bouche, il vomit seulement l'eau, car il n'avait pas encore mangé de ce jour-là. Il priait donc que ses accusateurs fissent de même afin qu'on reconnaisse celui qui aurait avalé les figues. Par quoi, le Seigneur, tout ébahi du sens et de l'entendement de son nouveau serviteur, commanda que les deux autres bussent de cette eau tiède. Les galants avaient bien délibéré de boire l'eau, mais ne pas mettre les doigts dans leurs bouches, mais les tourner de-ci de-là autour des mâchoires. À peine eurent-ils bu, que cette eau tiède leur causa des vomissements, et leur fit rendre gorge, et les figues sans autre contrainte. Le maître donc, voyant devant ses yeux la malicieuse calomnie de ses valets, commanda qu'ils fussent dépouillés tout nus, et très bien fouettés.
Lors, ils convinrent que cette sentence avait été très véritablement dite : qui médite la tromperie contre autrui, lui-même se forge le mal.

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
Ésope et les figues par Anonyme, source: Livre Planude (1582)