Ésope et le jardinier

Maxime Planude - Fable 1.9
14ème siècle



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Le jour suivant, Xanthus demanda à Ésope de le suivre et le mena dans un jardin pour acheter des herbes. Après que le jardinier eut amassé un faisceau d'herbes, Ésope le prit. Quand Xanthus voulut payer le jardinier, celui-ci dit : "Seigneur, je veux que tu me donnes la solution d'une question."
"Quelle question ?" demanda Xanthus.
"Pourquoi est-ce que les herbes que j'ai plantées, bien que je les cultive soigneusement, ne prennent leur accroissement que bien tard ? Et celles que la terre produit de son bon gré, même sans que l'on y mette nulle peine, sont plus vite avancées ?"
Alors Xanthus, bien que cette question fût philosophique, ne put dire autre chose que : "Ceci, parmi d'autres choses, est gouverné par la providence divine."
Mais Ésope qui était présent se mit à rire. Son maître lui dit : "Ris-tu, ou te moques-tu ?"
Ésope répondit : "Je me moque vraiment, mais non pas de toi, mais de celui qui t'a enseigné. Car ce que tu dis, que tout est gouverné par la divine providence, c'est la réponse commune des sages gens. Mets-moi donc en avant, et je lui résoudrai sa question."
Alors Xanthus se tournant vers le jardinier dit : "Il n'est pas bien sensé, mon ami, que moi qui ai débattu tant de causes et disputé en tant d'assemblées, maintenant je vienne à résoudre des difficultés dans un jardin : mais si tu poses cette question à mon garçon qui comprend bien les conséquences de plusieurs choses, tu auras la résolution de ta demande."
Alors le jardinier dit : "Ce Turlupin connaît-il les lettres ? Ô grand malheur, mais dis-moi, preux homme, fais-tu la déclaration de ma demande?"
Ésope lui dit : "Quand la femme se remarie pour la seconde fois ayant des enfants de son premier mari, de même si elle rencontre un second mari ayant des enfants de sa première femme, elle est bien mère des enfants qu'elle a amenés : mais marâtre à ceux qu'elle a trouvés au sein de son nouveau mari. Elle démontre donc une grande différence entre les uns et les autres : car elle aime et nourrit soigneusement ceux qu'elle a engendrés, mais elle hait la progéniture d'autrui, et par énervement elle diminue leur nourriture pour donner à ses propres enfants : car elle aime les naturels comme siens, et hait ceux de son mari comme étrangers. Ainsi en est-il de la terre. Elle est mère de ce qu'elle a engendré, mais elle est marâtre de ce que tu plantes, c'est pourquoi elle aime mieux, elle nourrit mieux, elle entretient mieux ce qui est sien comme chose légitime, mais elle ne donne pas autant de nourriture aux herbes que tu plantes, comme si c'étaient des herbes bâtardes."
Le jardinier étant tout réconforté de ceci, lui dit : "Crois-moi, tu m'as relevé d'un grand souci et murmure. Va-t'en et emporte ces herbes pour rien, et toutes les fois que tu en auras besoin, entre dans ce jardin comme dans ton propre héritage et y prends des herbes autant que tu voudras."

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
Ésope et le jardinier par Anonyme, source: Livre Planude (1582)