Ésope amène un homme sans souci à son maître

Maxime Planude - Fable 1.16
14ème siècle



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Xanthus, entendant ceci et ne désirant rien de plus que de trouver l'occasion de battre son lourdaud, dit : "Puisque tu as appelé mon ami curieux, amène-moi et montre-moi un homme sans souci."
Ésope donc, le lendemain, sorti en la place et regardant tous les passants, il en vit un qui était assis depuis longtemps en un certain lieu, lequel il jugea être sans fantaisie, simple et sans souci, et s'approchant lui dit : "Homme, mon maître te demande à dîner avec lui."
Ce passant ne s'enquérant de rien, ne demandant qui était celui qui l'invitait, il entra dans la maison de Xanthus, et avec ses souliers crottés et sales se mit à table. Xanthus demanda : "Qui est celui-ci ?"
"C'est l'homme sans souci" dit Ésope.
Alors Xanthus dit à l'oreille à sa femme : "Fais ce que je te dirai, et obéis-moi un peu, afin que je trouve juste occasion pour bien frotter Ésope."
Puis il dit à haute voix : "Dame, mets de l'eau au bassin, et lave les pieds de notre hôte."
Or, il pensait en lui-même que le rustique ne voudrait pour rien accepter ce service, et que par ce moyen Ésope devrait être bien battu, puisque l'autre serait trouvé curieux. La dame donc, ayant mis de l'eau au bassin, s'apprêtait à laver les pieds de son hôte. Mais le pauvre simple, sachant que c'était la maîtresse de la maison, parlait ainsi en lui-même : "Elle me veut faire honneur, pour cette cause elle veut laver mes pieds de ses propres mains, alors qu'elle pourrait commander cela à ses chambrières."
Après donc qu'il eut étendu ses pieds, la dame lui dit de les laver, et il se lava, puis se mit à table. Étant assis, Xanthus commanda qu'on donne à boire à son hôte. L'autre pensant encore ainsi à part soi, C'est bien raison qu'ils soient servis les premiers, mais puisqu'ils le veulent ainsi, il ne faut point que je m'enquière, alors il but. Or, en dînant, on lui apporta quelque viande, et il mangea de bon appétit. Xanthus blâmait son cuisinier de ce qu'il avait mal apprêté cette viande, et pourtant il le fit dépouiller tout nu et le frotta très bien. Et ce bon homme disait en lui-même : La viande est certes bien cuite et apprêtée, et il ne lui faut rien qu'elle ne soit apprêtée ainsi qu'il convient. Mais si le père de famille veut sans cause blâmer le serviteur, qu'en ai-je affaire ?
Xanthus était marri, et ne prenait pas bien en gré que son hôte ne soit nullement curieux, et ne s'enquiert de rien. Finalement, on lui apporta le gâteau. Et ce passant le maniait et tournait de tous côtés, en mangeant comme du pain, comme s'il n'en avait jamais goûté. Alors, Xanthus se courrouçant à son boulanger lui dit : "Méchant, pourquoi n'as-tu mis du miel et du poivre dans ce gâteau ?"
Le boulanger répondit : "Maître, si le gâteau n'est pas cuit correctement, mais s'il n'est pas préparé comme il doit l'être, donnez-en la faute à ma maîtresse."
Et Xanthus dit : "Si la faute vient de ma femme, je la ferai maintenir brûler toute vive."
Lors il fit de nouveau signe à sa femme qu'elle le blâmât à cause d'Ésope. Après quoi, il ordonna qu'on lui apporte les serments et fagots et en place il mit le feu au morceau de bois et tira sa femme auprès du feu, en sorte qu'on croyait qu'il la voulait mettre dedans le feu, cependant il différât aucunement et regardait de tous côtés le passant, s'il en aucune sorte il se léverait pour le détourner de cette grande témérité. Mais celui-ci pensait encore en lui-même ainsi : "Puisqu'il n'a nulle cause de se courroucer, pourquoi se courrouce-t-il ?"
Puis il dit :" Seigneur, si tu penses qu'il soit raisonnable de faire ainsi, attends-moi un peu, jusqu'à ce que je sois allé en ma maison, et à mon retour que je t'aie amené ma femme, afin que tu les brûles toutes deux ensemble."
Xanthus, entendant ainsi parler ce piteux, et voyant son innocence et bonté naturelle, s'émerveilla, et dit à Ésope : "Vraiment voici un homme sans souci. Tu auras le récompense de ta victoire, Ésope. Contentes-toi pour l'avenir. Or, tu seras affranchi, et auras ta liberté."

Gravures et Illustrations

Anonyme - 1582
Ésope amène un homme sans souci à son maître par Anonyme, source: Livre Planude (1582)