Le mulot qui cherche à se marier

Marie de France - Fable 91
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
Jadis se montrait si orgueilleux
Le mulot, qu'il semblait méprisieux,
Ne voulant en son entourage,
Ni à son image, ni de son lignage
Femme choisir, qu'il puisse épouser ;
Jamais n'aura femme, il l'a déclaré,
Sauf si elle répond à ses ambitions.
A la fille du plus haut élément
Veut s'unir le mulot : c'est au soleil qu'il prétend.
Puisqu'il est le plus haut et puissant,
Il lui demande sa fille en lui convenant ;
Car il ne sait vers quel plus haut grimper.
Le soleil dit d'aller plus loin, chercher,
Un élément plus fort encore spécifié :
Le nuage qui assombrit et met en obscurité ;
On ne peut rien y voir lorsqu'il s'offre à la lumière.
Le mulot va à la nuée, lui déclare sincère
Qu'il la trouve si puissante et distinguée
Qu'il veut sa fille demander.
Elle lui conseille d'aller encore,
Lui montrer plus puissant en rapport ;
C'est le vent — si on y fait attention —
Qui la déplace, lorsqu'il en prend l'ambition.
Le mulot répond : "Je lui parlerai,
Jamais ta fille je ne prendrai."
Il s'en est allé en avant,
Et a répété comme il convient
Ce que le nuage lui avait envoyé
Et lui avait dit et enseigné :
Il est la plus forte créature,
Sa force n'a aucune mesure :
Toutes autres choses il dissipe,
Quand il souffle, tout détruit il s'attribue.
C'est pour cela qu'il veut prendre sa fille,
Il ne veut plus entendre ailleurs,
Puisqu'il a entendu raconter
Que rien ne peut lui résister.
Le vent répond : "Tu t'es trompé ;
Ici, de femme tu ne seras pas comblé.
Il y a plus fort que je ne suis,
Qui très souvent me cause des nuis ;
Contre moi il est si fort et puissant
Que la conséquence lui est indifférent ;
C'est le grand mur de pierre,
Qui tous les jours demeure fort et entier.
Jamais je ne le peux fissurer
Ni l'affaiblir en soufflant ;
Et me repousse si fort en arrière
Que je n'ai pas l'envie de m'en affaire."
Le mulot a répondu ainsi :
"Je n'ai donc pas le désir de ta fille ;
Et je dois choisir une femme moins haute
Que celle me convenant en toute étable ;
Je prendrai femme à bon loisir.
Je vais maintenant jusqu'au mur."
Il y est allé, cherchant sa fille.
"Tu as", dit-elle, "faillé,
Tu n'as pas bien regardé.
Celui qui t'a envoyé ici,
J'ai l'impression qu'il t'a dupé :
Encore aujourd'hui tu verras plus fort,
Contre qui jamais je ne tiens le sort."
— "Qui est-ce donc ?" , le mulot répond,
"Il y a donc plus fort en tout le monde ?"
— "C'est", dit-elle, "la souris.
Dans moi elle repose et fait ses nids ;
Il n'y a pas de mortier si fort dans moi
Qu'elle ne puisse percer ;
Elle nargue et à travers moi vient
Rien ne l'arrête."
Le mulot dit : "Comment? Qu'elle est cruelle !
J'apprends une nouvelle cruelle!
La souris est donc mon parent.
J'ai perdu tout mon sens :
Je pensais monter si haut,
Or je dois revenir en arrière
Et m'incliner à ma nature."
— "Tel est le cours de l'aventure.
Va chez toi, et contiens-toi
Pour que tu ne veuilles pour rien au monde
Mépriser ta propre nature.
Celui qui espère se hisser
Au-dessus de son droit, potentiel,
Il lui faudra retomber plus bas.
Nul ne doit mépriser son droit,
Si ce n'est le mal, quel qu'il soit.
Jamais tu ne pourras aller si loin
Que tu pourrais y trouver une dame
Qui mieux pour toi est admise
Que cette petite souris."
Ainsi arrive-t-il aux orgueilleux,
Aux présomptueux, aux envieux,
Qui demandent plus qu'ils n'en doivent avoir :
Ils finissent où ils ne voudraient être.


Ainsi arrive-t-il aux orgueilleux, aux présomptueux, aux envieux, qui demandent plus qu'ils n'en doivent avoir : ils finissent où ils ne voudraient être.