La Besace

Jean de La Fontaine - Fable 1.7
17ème siècle



Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur ;
Je mettrai remède à la chose.
Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause :
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous satisfait ? — Moi, dit-il ; pourquoi non ?
N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché :
Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché ;
Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre.
L’ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.
Tant s’en faut : de sa forme il se loua très-fort ;
Glosa sur l’éléphant, dit qu’on pourrait encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
Que c’était une masse informe et sans beauté.
L’éléphant étant écouté,
Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :
Il jugea qu’à son appétit
Dame baleine était trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin les renvoya s’étant censurés tous,
Du reste, contents d’eux. Mais, parmi les plus fous,
Notre espèce excella ; car, tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.


Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous, nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes : on se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Gravures et Illustrations

Jean-Baptiste Oudry - 1755
La Besace par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
La Besace par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)

Autres versions de la fable


Esope - Les deux besaces
5ème siècle av J.-C.

Jadis Prométhée, ayant façonné les hommes, suspendit à leur cou deux sacs, l'un qui renferme les défauts d'autrui, l'autre, leurs propres défauts, et il plaça par devant le sac des défauts d'autrui, tandis qu'il suspendit l'autre par derrière. Il en est résulté que les hommes voient d'emblée les...
Un homme brouillon, qui, aveugle dans ses propres affaires, se mêle de celles qui ne le regardent aucunement.
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Phèdre - Des vices des hommes
1er siècle

Jupiter nous a tous chargés de deux besaces : il a fait celle de derrière pour nos propres défauts, et celle de devant, la plus lourde, pour les défauts d'autrui. De là vient que nous ne pouvons voir nos vices; mais nos semblables font-ils une faute, aussitôt nous les censurons.
Nous ne pouvons voir nos vices; mais nos semblables font-ils une faute, aussitôt nous les censurons.
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