Le loup qui fut roi

Marie de France - Fable 84
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
D’un lion disait-il, allant chercher
En terre étrangère se rapprocher.
Toutes les bêtes il assembla,
Et son intention à tous il montra,
Et qu’ils dussent un roi choisir,
Car il ne pensait plus revenir.
Nulle bête qui ne le priait
Qu’un autre lion leur laissait.
Il leur répond qu’il n’a
Élevé aucun, car il n’osait ;
D'eux-mêmes ils doivent veiller
Celui qui mieux les pourrait gouverner.
Donc avaient-ils le loup choisi,
Car il n’y avait nul si hardi
Qui osât prendre si ce n’était lui ;
Ainsi le tenaient-ils pour ennemi,
Et à plusieurs avait promis
De beaucoup les aimer toujours ainsi.
Au loup vont, et lui ont dit
Qu’ils ont le loup élu.
Il leur répond : n’en doutez pas,
Quel animal ont-ils choisi,
Agile et impérial en dominant,
Si de courage et de talent
Était si franc comme il devrait ;
Mais d’une chose il se méfiait,
Qu’il ne prenne comme conseiller
Le renard qui sait tant tricher ;
Tous deux sont félons et agressifs.
Si du loup vouloir avoir la paix,
Qu’ils le fassent jurer,
Qu’il ne chasse bête jamais
Ni que jamais à sa vie
Ne mange chair, tant ou jusqu’à satiété.
Le loup a volontiers juré,
Plus que ce qu’ils ont demandé.
Mais, quand il fut en sécurité
Et le lion s’en fut allé,
Grande envie a eu de chair manger ;
Par ruse voudrait conquérir
Que les bêtes autorisent
Sa volonté et jugent.
Donc a-t-il un chevreuil appelé,
En conseil lui a demandé
Par amour vrai lui dirait
De son haleine si elle puait.
Celui-ci répond que si forte
Qu'à peine la supporter il peut.
Le loup se fait très enragé ;
Pour ses hommes il a envoyé,
À tous ensemble demande
Quel jugement chacun fera
De celui qui dit à son seigneur
Honte, laideur et déshonneur.
Ceux-ci disent qu’il doit mourir.
Le loup va le chevreuil saisir,
Ainsi, l’a tué à leur vue,
Puis s'est mangé la meilleure part ;
Pour sa félonie couvrir
En fait partager aux autres, la part restante.
Après ce repas,
Une autre bête il a appelée,
Tout pareil il lui demanda
De son haleine qu'en pensait-elle.
La dolente voulait mieux mentir
Que pour vérité mort souffrir :
Dit lui que plus douce odeur
Ne sentit jamais ni meilleure.
Le loup a conseil assemblé,
À ses barons a demandé
Ce qu'ils doivent faire en jugement
De celui qui lui trompe et ment.
Tous jugent qu'elle doit être tuée ;
Donc a le loup la bête prise,
L’a tuée et découpée
Et devant eux toute mangée.
Peu après ne retarda
Que le loup vit et regarda
Un singe gras et bien poilu.
De lui a grand appétit eu ;
Manger le veut et dévorer.
Un jour lui alla demander
De son haleine si elle était puante
Ou si elle était douce sentante.
Le singe était très avisé,
Ne voulait pas être jugé :
Il ne savait pas, ainsi lui dit.
Ne sait le loup qu’en faire,
Car il ne pouvait le mettre à mort
S'il ne voulait lui faire tort.
Dans son lit malade se feint ;
À toutes bêtes ainsi se plaint
Qu'il ne peut pas se remettre,
Qui viendraient le réconforter.
Ils lui firent venir des médecins
Pour savoir ce qu'il peut guérir.
Les médecins sont tous étonnés,
N'ont rien vu ni trouvé
Qui serait mal ni qui nuirait,
S'il mangeait à sa volonté.
« Je n'ai », fait-il, « nulle envie
Sauf de chair de singe manger.
Mais je ne veux blesser la bête ;
Mon serment je dois garder,
Si je n'avais une telle raison
Pour l'autoriser, mes barons. »
Donc lui accordent communément
Qu'il le fasse sûrement :
Contre un corps qui peut guérir
Ils ne peuvent rien garantir.
Quand il entend qu'on le loue,
Le singe prend, et il le mange.
Puis ont tous leur jugement,
Ne tient envers eux nul serment.
Car montre le sage bien,
Que l'homme ne doit pour rien
Faire felon homme seigneur
Ni donner l’honneur :
Jamais ne gardera la loyauté
Plus à l'étranger qu'au privé ;
Ainsi se comporte envers sa gent
Comme le loup du serment.


Le sage montre bien, qu'on ne devrait pour aucune raison faire d'un homme cruel un seigneur ni le tirer vers aucun honneur : il ne gardera jamais la loyauté plus envers l'étranger qu'envers le proche.