Le loup et le bouc

Marie de France - Fable 27
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
Par un vieil exemple je trouve écrit
— Et Esope le conte avait dit –
Un bouc entra dans une lande,
Pour y chercher sa pitance.
Regarde, il vit un loup venir ;
Ne peut détourner ni fuir :
Au milieu de la lande il s'arrêta.
Le loup demanda ce que signifiait
Qu'il soit dans cette lande entré
Et qu'il y eut [la] quelque chose cherché.
Le bouc répond : « Je vous fuyais
Tant que je pouvais ; mais désormais je sais
Que je ne peux plus fuir davantage :
C'est pourquoi vers vous je suis allé. »
Le loup lui dit : « Et moi je t'ai cherché
À travers tous les bois de ce pays,
Cela me semble, une année entière.
J'avais très grande envie
De manger ta chair, qui est saine,
Si tu n'étais pas chargé de laine. »
— « Maintenant vous m'avez », dit le bouc, « trouvé ;
Je vous demande par charité
D'accorder un peu de merci et de pardon
À votre compagnon. »
Le loup lui dit, quand il l'entendit :
« Tu n'auras jamais de moi merci,
Car je ne peux te donner de sursis
Que je te voie vivant aller. »
— « Je ne cherche sursis », dit le bouc,
« Que pour dire pour vous
Une messe, une autre pour moi,
Sur cette colline que je vois là.
Toutes les bêtes qui l'entendront,
Qu'elles soient dans les bois ou dans les villes,
Prieront pour nous deux à Dieu. »
Le loup accorde en telle manière.
Hors de la lande tous deux se rendent,
Ensemble ils viennent jusqu'à la montagne.
Le bouc était monté dessus ;
Le loup tout assuré,
Resta en bas, il attendit.
Le bouc lança son cri ;
Si fort avait-il crié
Que les pâtres sont sortis
Et ceux qui près de la montagne étaient
Et dans les villes alentour demeuraient.
Ils virent le loup, ils le signalèrent,
De tous côtés les chiens hurlèrent ;
Ils prirent le loup et le tuèrent.
Et le loup appela le bouc :
« Frère », dit-il, « je sais et vois,
Mal avez-vous prié pour moi :
Bien peu peut-on comprendre par le cri
Que c'était prière d'ennemi.
Très mauvaise est ta promesse,
Jamais n'ouïs pire messe. »
— « Par ma foi, seigneur », dit le bouc,
« Exactement ainsi priai pour vous
Comme vous vouliez pour moi faire,
Car vil êtes et de mauvais souffle ;
Jamais je ne pouvais avoir de pitié
Que je vive jusqu'au soir :
Pour cela je dus penser à moi
Et vous laisser ou oublier. »
Cela voit-on chez mainte gens,
Qui croient tout par eux-mêmes
Que d'autres doivent prier pour eux
Et bien porter leur message ;
Ils parlent le plus pour eux
Et laissent si oublié ceux
À qui ils eurent belles promesses faites,
Ne leurs font jamais que pire.


Cela voit-on chez mainte gens, qui croient tout par eux-mêmes que d'autres doivent prier pour eux et bien porter leur message ; ils parlent le plus pour eux et laissent si oublié ceux à qui ils eurent belles promesses faites, ne leurs font jamais que pire.