Encore la femme et son amant

Marie de France - Fable 30
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
Je veux ici te conter l'histoire d'une autre femme de paysan
qui vit aller son mari vers la forêt avec un ami.
Elle les suit. Son mari s'enfuit,
et se cache dans le bois,
et celui-ci revient tout énervé.
Sa femme l'avait félicité et blâmé ;
et la dame lui avait demandé
pourquoi il avait parlé ainsi à son ami ;
et son mari lui avait répondu
qu'il avait vu son amant
qui lui faisait honte et déshonneur,
et aller avec elle vers la forêt.
"Sire", fit-elle, "si cela vous plaît,
pour l'amour de Dieu, dites-moi la vérité !
Croyez-vous avoir vu un homme
aller avec moi ? Ne me cachez pas cela !"
"Je l'ai vu", fit-il, "entrer dans le bois."
"Hélas", fit-elle, "je suis morte !
Je mourrai demain ou encore aujourd'hui !
Il en est arrivé tout autant à ma voisin
et à ma mère, car je l'ai vu :
un peu avant leur fin,
il a été connu ouvertement
qu'un chevalier les conduisait,
et qu'il n'avait rien d'autre qu'eux.
Maintenant je sais bien, ma fin est proche ;
envoyez chercher, sire, tous mes cousins,
nous partagerons notre avoir !
Je n'ose plus rester dans le monde ;
avec toute ma part
je me mettrai dans une abbaye."
Le paysan l'écoute, lui crie grâce.
"Laissez- faire", dit-il "amie !
Ne vous partez pas de moi ainsi !
C'est un mensonge que ce que j'ai vu."
"Je n'ose plus rester",
dit-elle,"car je dois penser à mon âme,
surtout à cause de la grande honte
dont tu as fait un grand conte.
On me reprocherait tous les jours
d'avoir agi vilainement envers vous
si vous ne me jurez pas solennellement
en présence de nos parents,
que vous n'avez pas vu d'homme avec moi.
Ensuite, vous affirmerez votre foi
que vous ne direz jamais un mot à ce sujet
et vous ne m'en ferez jamais le reproche."
"Volontiers, dame", il lui répond.
Ils vont ensemble dans un monastère ;
là, il jure ce qu'elle veut
et plus encore qu'elle n'en demande.
C'est pourquoi on dit en proverbe
que les femmes savent être rusées ;
les visible et l'innombrable
ont un art plus grand que le diable.


Les femmes savent intriguer ; les veuves et les nonnes possèdent un art surpassant celui du diable.