Le Chien à qui on a coupé les oreilles

Jean de La Fontaine - Fable 10.9
17ème siècle



Qu’ai-je fait, pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
Qui vous ferait choses pareilles !
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens,
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.
Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps
Qu’il y gagnait beaucoup ; car, étant de nature
A piller ses pareils, mainte mésaventure
L’aurait fait retourner chez lui
Avec cette partie en cent lieux altérée :
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
On le munit, de peur d’esclandre.
Témoin maître Mouflar armé d’on gorgerin;
Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main,
Un loup n’eût su par où la prendre.


Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui, c’est le mieux.

Gravures et Illustrations

Jean-Baptiste Oudry - 1755
Le Chien à qui on a coupé les oreilles par Jean-Baptiste Oudry, source: Fables Choisies Mises en Vers Par J. De la Fontaine (1755)
Jean-Jacques Grandville - 1840
Le Chien à qui on a coupé les oreilles par Jean-Jacques Grandville, source: Fables de La Fontaine illustrées par JJ Grandville (1840)