Le roi des singes

Marie de France - Fable 96
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
Un empereur a élevé un jour
Un singe qu'il aimait avec amour.
Le singe attentif, bien observait,
Tout ce que les humains manifestaient.
Comme l'empereur il vit servir,
Et gambader lors de ses divertir.
Le prenaient tous pour seigneur.
Un jour, s'en alla dans la forêt plein de ferveur,
Faisant rassembler tous les singes,
Petits et grands, qu'il put débusquer.
Parmi eux tous, il se fit élever en roi,
Puis garda quelques-uns avec soi.
De plusieurs, fit ses chevaliers
Et de quelques-uns, ses conseillers.
Et les serviteurs de sa maison,
Il les établit, chacun par son nom.
Il prit femme, eut ensuite des enfants,
Et fit de riches et grandes festivités.
Deux hommes dans les bois étaient allés,
Mais ils se retrouvèrent effrayés
Quand ils virent le singe et son assemblée :
Ils furent pris par une étrange volonté
Et partirent là où ils étaient rassemblés :
Ce n'était pas vraiment de leur gré.
L'un était loyale, l'autre vil et traître.
Quand dans la cour ils sont entrés,
Des singes ils furent bien reçus,
L'homme loyal tous les regarda ;
L'empereur lui demanda
Son avis sur sa belle engeance,
Et sur leur belle apparence.
Le loyal homme a répondu
Qu'ils lui semblent tous comme des singes, c'est entendu.
« Parle-moi de ma femme et moi,
Et mon fils que tu vois ici,
Dis-moi ce que tu en penses, sois franc ! »
« Ce qui me semble », dit-il, « c'est évident :
Tu es un singe, elle une singesse,
Laide, difforme et pleine de maladresse.
On peut aussi dire de ton fils
Qu'il est un petit singe bien épris. »
Au traître, son compagnon,
Il dit la même chose, sans émotion ;
Ils demandèrent mot à mot.
Et lui dit ce que lui semblait beau :
Qu'il n'avait jamais vu plus belle gente,
Et qu'ils seraient à son goût assurément ;
Puis il parla de leur seigneur
Qu'il ressemblait vraiment à un empereur.
Alors ils l'ont honoré,
De tous côtés ils se sont baissés.
Le loyal homme, ils l'ont alors pris,
Et l'ont déshonoré et maudit ;
Pour sa franche parole, ils l'ont humilié.
Écoutez le message de ce conte dépeint :
Un homme loyal ne peut avoir d'honneur
Avec un traître joueur,
En cour où on veut tricher
Et avec des faux jugements régner.


Il ne peut pas avec le tricheur, l'homme loyal avoir honneur dans une cour où l'on veut tricher et par mensonge faussement juger.