La méchante femme et son mari

Marie de France - Fable 98
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
D’un conte d’un vilain qui avait
une femme qu'il craignait fort,
car elle était très féroce,
de mauvais penchants remplie et têtue.
Ainsi arriva qu'un jour
il mena ses hommes au travail ;
alors demandèrent-ils au vilain
qu'il leur donne bière et pain,
pour qu'ils puissent mieux travailler.
A sa femme les envoie-t-il
et leur ordonne de lui demander,
car, pour eux, ce serait pire, s'il y allait.
Ces hommes ont prié la femme,
alors lui ont dit et conseillé
que leur seigneur ne voulait pas y aller.
Alors elle répond que elle leur donnera,
mais ils devaient éviter qu'il n'en ait,
ne mange avec eux, ni ne boive,
qu'ils aillent faucher les prés,
elle leur apportera suffisamment.
Les hommes partirent joyeusement.
Elle vient après vite,
nourriture et boisson leur apporta ;
qu'ils haïssent son mari, leur a-t-elle demandé.
Ensemble, ils se sont assis pour manger.
"Pensez", dit-elle, "à la haine !"
— "Nous le ferons", répondirent les gens,
"et grand merci de nous l'avoir dit."
Quand elle vit son seigneur lié,
son cœur était triste et enragé.
Elle se détourna de son mari ;
et lui la poursuivit près la rivière.
Tant qu'elle montait en haut,
et lui la suivait de plus en plus,
jusqu'à ce que son pied glisse :
elle tomba dans l'eau et sombra.
Les servants se précipitèrent après,
ils coururent constamment vers l'eau
pour la retenir, qu'elle ne parte pas
et que le courant ne l'emporte pas.
Le vilain les a appelés,
dit qu'ils ne sont pas bien allés ;
contre le courant, ils devaient la chercher,
là, ils pourraient la trouver à terre,
là, cherchez-la, ils feront bien :
tant elle était contre toutes choses
que le long de l'eau elle n'est pas allée,
avec le courant, elle n'est point retournée ;
dans sa mort elle n'a pas fait
ce qu'elle ne voulait pas faire en sa vie.
Ainsi arrive : beaucoup se détruisent
contre leurs seigneurs, tant qu'ils vivent
ne savoir ne veulent ni sentir
quels maux pourraient leur arriver ;
leur joie s'en va avant.
Quand il le voit clairement,
et il le tourne en maux de tête,
il se venge plus sevèrement.


Ainsi arrive : beaucoup se détruisent contre leurs seigneurs, tant qu'ils vivent ne savoir ne veulent ni sentir quels maux pourraient leur arriver ; leur joie s'en va avant.