La chauve-souris

Marie de France - Fable 67
13ème siècle



Voir la fable originale en Vieux Français
D'un lion on dit qu'il rassembla
toutes les bêtes et ordonna,
qui sur quatre pattes s'avancent ;
et l'aigle a convoqué
tous les oiseaux qu'elle possède
et qui volent dans le ciel là-haut :
un combat doivent avec lui tenir.
Quand ensemble ils doivent venir,
[et] la chauve-souris parmi eux les vit,
en son cœur a pensé et dit
qu'elle redoute beaucoup cet affaire :
elle ne sait à qui se rallier,
avec ceux veut être qui vaincront
et qui la plus grande force auront.
Sur un haut arbre s'est hissée
pour observer cette assemblée.
Ce lui fut dit, à son entendement,
que le lion avait plus de gens
et qu'il était de plus grand justice ;
avec les autres chauve-souriss s'est mise.
L'aigle a volé en haut
avec les oiseaux qu'il a convoqués ;
tant il y en a, tant en viennent
que les bêtes pour fous se tiennent.
Quand la chauve-souris les a vus,
elle regrette de ne pas être avec eux,
des bêtes est alors partie.
Elle cache ses pattes, fait une folie :
mais, quand elle ouvre ses ailes ;
devant eux tous se révèle.
Alors sa traîtrise est dévoilée
et sa trahison toute débusquée.
Vers les bêtes la huent,
à leur cri se lamentent,
de la chauve-souris se plaignent,
fortement la dénigrent et blasphèment,
et lui montrent sa traîtrise
et comment elle a menti à sa foi.
Leur cris lui a juré
qu'elle fera leur volonté
et qu'elle les vengera très bien.
Puis la maudit et aussi jure
qu'elle ne viendra jamais en lieu
où oiseau ou bête la voie ;
toute la chair lui a ôtée,
jamais plus ne sera de jour vue ;
après l'a chassée ainsi honteuse :
son plumage ôter, se découvrir.
Ainsi est du traître
qui trahit son seigneur
à qui il doit honneur porter
et loyauté et foi garder ;
si son seigneur a besoin de lui,
auprès d'autres veut alors se joindre,
à son devoir veut faillir
et avec d'autres veut tenir ;
si son seigneur vient au dessus,
ne peut laisser son mauvais usage ;
alors voudrait* à lui retourner :
de toutes parts veut demeurer,
si honneur en perd et son avoir
et réprouver en ont ses héritiers,
à tous les jours en est si honteux
comme fut alors la chauve-souris honteuse
qu'elle ne doit plus en jour voler,
ni il ne doit en cour parler.


Il ne faut pas faire d'un homme mauvais et bavard un seigneur, où il n'y a pas de parole fiable : certains s'élèvent par conflit, souhaitant menacer et parler de manière à inspirer très peu de crainte.


Il en va de même pour le traître qui manque de respect envers son seigneur, à qui il doit honneur, loyauté et fidélité. Si son seigneur a besoin de lui, il cherche à s'aligner avec d'autres, désirant faillir à ses obligations envers lui et se tenir avec d'autres. Si son seigneur intervient, il ne peut abandonner sa mauvaise conduite ; alors, il voudrait revenir vers lui : de toutes parts, il cherche à serrer les rangs, perdant ainsi son honneur et ses biens, et ses descendants portent la honte, toujours méprisés.